Henri Ploquin (1924-2009) : De la terre à la brique.  De la brique aux P.T.T.
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  Table des matières

  1. Les mémoires de ma jeunesse


  2. Les premiers souvenirs de mon enfance


  3. Un autre souvenir de jeunesse


  4. Une aventure à l'âge de huit ans


  5. Un copain d'école


  6. Ma sortie d'école


  7. Mes premières fréquentations avec Simone


  8. Après notre mariage


  9. Ma nouvelle usine


  10. Ma première rencontre avec les P.T.T.


  11. Trois semaines à la Possonnière


  12. Un souvenir de facteur


  13. Histoire ou aventure dans un bureau de poste


  14. Montjean-sur-Loire


  15. Montfaucon-sur-Moine


  16. Rue de la Petite Planque, à Candé


  17. Un lièvre tombé en bonnes mains


  18. Mon départ à la retraite

  19.  
  20. Mot de la fin

  21.  
  22. Dessins originaux accompagnant mon récit

  23.  

Chapitre 2
Les premiers souvenirs de mon enfance


Mes premiers souvenirs sont lorsque j'allais avoir cinq ans.  C'était en mars 1929, l'année où il avait fait si grand froid.

Mes parents avaient loué une ferme aux Gerbeaudières, de Freigné, leur pays natal.  Je me souviens très bien avoir vu de gros tas de neige qui sont restés plusieurs mois sur la terre; ce n'est que le soleil qui l'a fait fondre, vers mars ou avril.

Je me souviens du mois d'août qui suivit.  Mon frère ainé avait sept ans ce jour-là, le 8 août.  Ma mère avait fait un gâteau et moi, je me voyais tout petit et disant : « Quand est-ce que j'aurai sept ans? »  J'aurais tant voulu avoir l'âge de mon frère.

Les années ont passé; je me préparais bientôt à aller à l'école qui était à trois kilomètres cinq cents.  Je crois bien que j'ai commencé l'école en mars 1930, accompagné d'une demoiselle Élise qui avait bien six ou sept années de plus que moi et qui était notre plus proche voisine.

J'étais habillé d'une blouse noire, d'une petite culotte courte, de chaussettes soutenues par des élastiques, de grosses galoches à semelles de bois; c'était la mode...

Le midi, nous allions manger, mon frère aîné et moi, chez une vieille grand-mère qui avait bien soixante-dix ans.  On emportait tous les jours notre déjeuner, vite préparé : une tartine de pain, un peu de beurre avec un morceau de chocolat ou une figue desséchée.  La grand-mère trempait des bols de soupe pour tous les enfants que nous étions, soit une douzaine presque tous les jours, assis sur des bancs.  Elle se mettait à genoux sur la terre battue d'une vieille cuisine, et tous les bols s'alignaient à la file indienne.  Cette vieille femme prisait; elle avait toujours la goutte noire au bout de son nez et celle-ci tombait souvent dans nos bols...   Nous n'étions pas longtemps à déjeuner.

Nous repartions à l'école pour l'après-midi que l'on trouvait souvent bien long.  Quand nous avions fait nos trois kilomètres cinq cents et que nous arrivions à la ferme de nos parents, ceux-ci nous demandaient : « Qu'avez-vous mangé ce midi? »  Nous avions grand faim.  Ma mère nous disait : « Aujourd'hui c'est des haricots, demain ce sera de la galette. »  C'était bon...

Après nous être bien restaurés, il fallait aller garder les vaches dans les champs.  L'on n'avait jamais le temps d'apprendre nos leçons; on apprenait comme on pouvait, jamais nos parents ne nous ont fait lire, car ils avaient trop de travail dans leur ferme qui était à moitié bénéfice de tout ce qu'ils vendaient.

Il y avait un homme d'affaires qui venait faire le partage de tout.  Les propriétaires étaient de gros châtelains qui appelaient tous leurs fermiers leurs « métayers ».  Quand ils venaient dans leurs fermes, et qu'ils apercevaient ma mère, leur première parole était : « Bonjour ma métayère, comment ça va?  Nos bêtes vont bien?  Vos enfants sont déjà grands, ils vont bientôt travailler. ».  Le plus vieux d'entre nous devait avoir dix ans.  À cette époque, mes parents, ainsi que beaucoup d'autres, étaient vraiment exploités.

Je me souviens, c'était je crois bien, la première année que j'allais à l'école, en 1931.

La soeur qui me faisait l'école, nous dit : « Demain, il n'y aura pas de classe.  Une grande nouvelle : le Président de la République passera en train à Candé, pour Nantes, vers 14H30.  C'était Gaston Doumergue.  Tous ceux qui pourront aller le voir iront. »

Aussitôt mangé, l'après-midi, la demoiselle qui s'occupait de nous conduire à l'école, a réuni tous les enfants du village et du voisinage.  Nous étions bien une vingtaine.

Rendus dans le bois de sapins qui s'appelle « Bois des Sables », entre Freigné et Saint-Mars la Jaille, face au lieudit Châteaufort, nous étions tous montés sur la haut de la carrière de sable jaune, pour voir le plus loin possible, le train qui approchait : une grosse chaudière noire à vapeur dont les cuivres brillaient, ornée de six drapeaux bleu, blanc, rouge, en éventail devant la chaudière.  Cela m'a marqué pour ma vie.  Nous n'avions pas vu grand chose.  Tout de même, une dizaine de beaux messieurs avec des képis, dans des compartiments bien éclairés.  Le train ne roulait pas vite, peut-être dix à quinze kilomètres à l'heure.

Enfin, nous avions tous vu le train du Président de la République.

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